Topologie de la Voix 1999

Topologie de la Voix / Impression

 1999

 

 

 

 

 

          Au commencement est la résonance de la parole qui se supporte de la voix ; le psychanalyste participe en son acte d’une Sibylle grimaçant des choses (Héraclite, 92), et parfois d’un Diogène lâchant ses chiens de mots.

S’il vous arrive un jour, d’entendre une voix dans un lieu désertique entouré  de montagnes, il est probable qu’elle se multipliera en échos pluriels avec lesquels elle formera un ensemble fini dont l’ampleur dépendra de sa puissance, bien sûr, et des configurations montagneuses, mais qui vous permettra de définir rigoureusement (par trigonométrie acoustique), un locus, un lieu : celui de son origine – physique ; et le dernier écho audible contiendra le reste d’un souffle irradiant de la substance de langage issu d’un corps vivant se cognant contre les plans, les angles et les arêtes rocheuses des montagnes.
            Tout comme l’herbe devient gazon, alors qui niera que ces faibles échos, ces de plus en plus faibles échos ce sont nous, les issus littéralement de la voix de Freud, nous les inexperts sans-issue arrivés au rien, comme le chante le premier chœur de l’Antigone de Sophocle, refoulant, évaporant trop souvent et jusque dans notre style de vie ce qui, un jour, keravnos, en un éclair, nous advint, nous sidéra – et qui revient parfois.

Mon propos consistera, de fait, à vous adresser un reflet du corps, choisi parmi ceux dont je fais en quelque sorte l’inventaire et qu’il m’arrive de présenter depuis quelques années en Sorbonne—Nouvelle, sous le titre générique : Le noyau du regard, et comme un de ces reflets croisait le thème de ces Journées d’Études, et que j’étais invité au privilège de  vous parler, j’ai pensé qu’il pourrait intéresser.

Au strict niveau de l’anatomie, chacun sait que le larynx est l’organe de la phonation ; qu’il est constitué par le haut de la trachée, modifié pour la production des sons. On y trouve cartilages, portant des muscles formant ce qu’on appelle communément les cordes vocales. Les cordes vocales inférieures peuvent vibrer sous l’influence du courant expirateur.

La glotte peut s’élargir ou se rétrécir, et émettre des sons présentant des hauteurs, des intensités et des timbres  variables.
            Le son articulé est formé par l’association de voyelles et de consonnes, car le son glottique est inarticulé.

Et de constater, en effet, que de ce corps surgit, plus précisément des entrailles de mon corps surgit un souffle, et puis, trop souvent , des sons, une voix, auquel les autres, ce que la langue nomme les humains, donnent du fait de l’imaginaire, du sens.

Vous en êtes la preuve, sinon vous auriez filé depuis longtemps, aussi abasourdis et     sans doute effrayés autant qu’il vous serait possible d’être par tous ces grognements, ces feulements qui sortent en ce moment même de ce golfe d’ombre, ces cavernes que sont mon larynx et ma bouche, se jettent vers vous et vous enserrent par leur résonnance-même, presque aussi sûrement que le licteur précédant Romulus liait aux faisceaux. Vous comprenez pourquoi  je suis si souvent étonné de percevoir près de moi, comment dire çà, ce que je pourrai nommer des présences…

Une des découvertes fondamentales de Freud, est d’avoir réintégré l’Univers en notre corps.

Selon son Ensignement et celui de Lacan, et que chaque cure analytique se devrait au moins de constater (R.S.I., 10/12/74) : La moindre des suppositions qu’implique le corps est, celle-ci – ce qui pour l’être parlant se représente n’est que le reflet de son organisme.

En voici un reflet dans le champ d’une science dite dure – la physique. Je vais essayer de vous l’évoquer le plus simplement possible.

Il est stupéfiant, enfin ! il est flagrant que la théorie la plus en pointe de cette science, celle qui concerne la théorie des super-cordes- qui date des années 80 miroite avec notre corps, précisément notre voix qui supporte l’avènement de la parole sans quoi rien naît – au commencement était la parole.

 

Dans cette théorie (comme dans toute autre théorie des super-cordes), les particules élémentaires sont assimilées à des super-cordes. De ce fait, elles diffèrent des théories habituelles de la mécanique quantique des champs, telles que la théorie de l’électromagnétisme, dans lesquelles les particules constitutives – les quantas – sont ponctuelles. Puisqu’une corde a une longueur, elle peut, nous dit-on- faites-y attention – vibrer comme une corde de violon. Les modes vibratoires quantiques, ou normaux, sont évidemment déterminés par la tension de la corde. En mécanique quantique, ondes et particules sont des aspects complémentaires du même phénomène, de telle sorte que chaque mode vibratoire d’une corde correspond à une particule. La fréquence d’un mode détermine l’énergie, donc la masse de la particule.

En théorie de corde, les particules élémentaires « habituelles » apparaissent donc comme des modes vibratoires  différents d’une même corde.

 

Aujourd’hui, on tend de plus en plus à intégrer la théorie des super-cordes à 10 dimensions à la théorie M (pour membrane) à 11 dimensions. Etc, Etc.

Une particule ponctuelle, de dimension nulle, laisse une trace unidimensionnelle, nommée « ligne d’Univers, quand elle évolue dans l’espace-temps. De même, une corde à une dimension, décrit une « surface d’Univers », à 2 dimensions ; et une        membrane à 2 dimensions, balaie un « volume d’Univers », à 3 dimensions. Plus généralement, une p-brane, à p-dimensions, décrit un hypervolume, etc… Les équations utilisées aujourd’hui diffèrent peu de celles créées, en 1962, par le physicien Paul Dirac, l’un des fondateurs de la mécanique quantique.
Elles décrivent  les membranes qui peuvent prendre la forme de bulles ou s’étendre dans 2 directions, comme des feuilles de caoutchouc.

La physique qui cherche à décrire tous les types de forces par un même formalisme tend à amalgamer la théorie des super-cordes à 10 dimensions à une nouvelle théorie : M (pour membrane), et à une théorie des trous noirs. (En passant, je vous indique après Serge Lang, me semble-t-il qu’on peut dire de la topologie qu’elle participe d’une géométrie du caoutchouc).   

 

Pour de nombreux physiciens d’aujourd’hui, si les super-cordes pouvaient se placer dans l’espace-temps (dit d’énergie minimale), leurs ondulations engendreraient alors les particules élémentaires et les interactions que nous connaissons, c’est-à-dire, ce qu’ils nomment le monde « réel ».

« La moindre des suppositions qu’implique le corps est, celle-ci, ce qui pour l’être parlant se représente n’est que le  reflet de son organisme » (1)

(1) J. Lacan, séminaire R.S.I., 10-12-74

 

topologie de la voix

 

Jean-François CHABAUD
Mars 1999

Texte intégral inédit.

 

Journées d’études des 20 et 21 mars 1999 organisées par Françoise Meyer pour Psychanalyse et Culture

Une autre version du texte, ici présenté, est éditée dans :  “Topologie de la Voix”, ouvrage collectif sous la direction de F.  Meyer, éd l’Harmattan, 1999